La Revue du CSF
 
Le dernier numéro du CSF vient de paraître. Voici l'edito écrit par le Père Henri Boulad.
 
La religion et le religieux
 
Je sais que parler de religion, c'est toucher à un sujet explosif... mais j'en parle quand même, car je crois que c'est là notre problème numéro UN, non seulement en Egypte mais dans l'ensemble du monde arabe et de la planète.
 
Il n'y a pas si longtemps, on pensait que le religieux appartenait au passé, ne représentait qu'une survivance de sociétés arriérées et archaïques.
 
Mais voilà que, depuis quelques années, le religieux refait surface et resurgit de façon souvent violente et sauvage, pour dresser les uns contre les autres les hommes et les cultures. Qu'on le veuille ou non, le religieux est aujourd'hui omniprésent et représente un élément incontournable de tout projet social, politique et humain. Les Nations Unies le reconnaissaient encore tout récemment.
 
Déclarer Dieu hors-jeu, c'était trop vite croire qu'on pouvait, d'un revers de la main, évacuer le religieux, comme une superstructure encombrante et inutile. "Chasser le naturel, il revient au galop", dit le proverbe.
 
Dieu est Dieu, Dieu est là. Dieu est le Premier et le Dernier, l'Alpha et l'Oméga, le Commencement et la Fin, le Centre de tout. Toutes les vedettes, les stars et les idoles d'hier, d'aujourd'hui et de demain ne sauraient prendre sa place...Pas plus que ne saurait se substituer à lui ce que nous propose de plus fascinant la technologie la plus sophistiquée. En cherchant à combler le vide existentiel de notre coeur, notre société de surconsommation ne fait que le creuser; en prétendant satisfaire notre soif d'infini, elle ne fait que l'exaxpérer. Au-delà de tout ce que nous cherchons à gagner, à acquérir, à accumuler, à posséder, notre soif persiste et le vide demeure - plus fort, plus tragique, plus lancinant...Et c'est alors la nausée, le désespoir, le suicide...ou...la drogue.
 
"Tu nous as fait pour toi, Seigneur, et notre coeur est sans repos tant qu'il ne t'a pas trouvé", disait le grand Augustin.
 
Mais attention ! car Dieu - ou ce que nous croyons tel - peut aussi, devenir une drogue, et le fameux mot de Karl Marx - "la religion opium du peuple" a toute sa pertinence aujourd'hui. La religion - notamment en Egypte - est devenue omniprésente, envahissante, obsédante, tyrannique, aliénante. En prétendant apporter des solutions à tous les problèmes et répondre à toutes les questions, elle incite le croyant à refuser toute réflexion critique, à suspecter l'intelligence et la raison, à se contenter de réponses toutes faites héritées du passé, à croire n'importe quoi, à se laisser manipuler par des prédicateurs à l'esprit borné et au discours primaire.
 
Cet invahissement du religieux dans notre société est en train de dresser les uns contre les autres chrétiens et musulmans et à creuser entre eux un fossé de plus en plus profond. Au nom de Dieu et du Livre sacré, chacun condamne l'autre, l'anathématise, le voue au feu éternel. Notre pays qui était dans le passé un modèle de tolérance de convivialité - l'Egypte des années trente et quarante que j'ai connue dans mon enfance - est devenue un vivier de fanatisme, d'extrémisme, d'exclusivisme, que nous exportons dans le reste du monde.
 
Notre Collège - et bien d'autres institutions de la même veine - ont su résister à ce raz-de-marée et demeurer envers et contre tout des îlots de tolérance, d'ouverture, de fraternité. Oui, notre CSF, à 60% musulman et à 40% chrétien, parvient à vivre comme une grande famille - ne sommes-nous pas le Collège de la Sainte-Famille? et tente de résister de toutes ses forces à cette folie meurtrière qui s'est emparée de notre société. Nous prétendons demeurer, envers et contre tout, un signe - non seulement d'un passé révolu - mais d'un avenier radieux, comme le chantent nos élèves du Primaire, sur l'air de l'Hymne à la Joie de Beethoven:
          Tous les hommes de la terre
          Veulent se donner la main
          Vivre et s'entraider en frères
          Pour un plus beau lendemain,
          Plus de haine, plus de frontières
          Plus de charniers sur nos chemins
          Nous voulons d'une âme fière
          Nous forger un grand destin
          Que les peuples se rassemblent
          Dans une éternelle foi
          Que les hommes se rassemblent
          Dans l'égalité des droits.
          Nous pourrons ainsi vivre ensemble
          La charité nous unira
          Que pas un de nous ne tremble
          La fraternité viendra.
 
Tous tant que nous sommes - chrétiens ou musulmans - il nous faut résister à toute forme de fanatisme et de diabolisation de l'autre. En cultivant nos valeurs communes, en développant notre humanité - plus profonde que tous les clivages - nous découvrirons le vrai visage de Dieu, le Dieu d'amour (Allahou mahabba), le Dieu de miséricorde (ar-rahmân ar-rahîm), qui nous invite à nous aimer et à vivre en frères.
 
Alors la religion, au lieu d'être le lieu de tous les conflits, de tous les soupçons, de tous les rejets, deviendra pour chacun de nous un chemin de paix, de fraternité, de réconciliation.
 
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